Les épiciers nous ont gâtés

Publié le par Au Terminus des Pretentieux

Expédié en ce froid mois d’octobre dans la riante cité de Feyzin (Rhône), notre chroniqueur musical a rapporté de l’Epicerie Moderne quelques images du double concert auquel il a assisté, empressons-nous de le dire, contre monnaie sonnante et trébuchante. Impressions de Feyzin, raffinées cela va sans dire.

 

 

CARTON FINK

 

Un concert prévu à 20h30 qui débute vers les 21, après avoir poireauté dans un froid humide en attendant que des vigiles surdimensionnés veuillent bien consentir à entrouvrir les portes du bonheur sous les vivats de la foule frigorifiée, tout le monde connaît.


Peu importe, confortablement installé, grand âge oblige, dans les travées de la salle de l’Epicerie Moderne, me voilà prêt à subir une première partie sans doute crapoteuse, et j’en ai vu de très crapoteuses, en attendant la venue de Miss Hunger à qui l’on doit vraisemblablement le plus grand bonheur musical de l’an II sous Sarkozy.


C’est alors que se pointe sur scène un type à la barbe approximative vêtu d’un ignoble pantalon style camouflage affublé d’une carcasse immense qui évoque sur l’instant un improbable seconde ligne réchappé en état d’ébriété d’un stage de l’équipe de France de rugby à Marcoussis.

 


On sera vite rassuré, et tout le monde passera un excellent début de soirée en compagnie de Fin Greenall alias Fink. Tout le monde, sauf sa guitare. Martyrisée, frappée, boxée même, pincée au-delà de l’imaginable, attaquée sans vergogne du pouce, de l’index, voire des six doigts, utilisée comme instrument de percussion, l’électro-acoustique de Fink semble par moments échapper à son maître pour réclamer sa propre vie de guitare libre et émancipée.


L’électro-folk, pour dire vite, peut-être du soul-folk passé à la fraiseuse, des trois musiciens ce soir-là ( outre le maître de maison, un bassiste pointu et un batteur à la fois énergique et chirurgical ) va faire vibrer un public qui, à ma grande surprise, plouc que je suis, sait de quoi il retourne et apprécie à sa juste mesure l’extraordinaire aisance, faite de décontraction et de roublardise, avec laquelle Fink livre son set. Mélangeant morceaux intimistes seul à la guitare, dub hypnotique marchant comme un funambule sur un fil mélodique réduit au minimum, pièces de couleur plus rock aux rythmiques martelées, Fink parvient à captiver l’auditoire par sa seule présence sur scène et son jeu de guitare ravageur et à faire oublier, pas toujours mais souvent, une certaine maigreur de composition et la faiblesse toute relative de certains titres.

Cet homme sympathique respire la scène, la foule reconnaissante ne le laissera partir qu’à regrets après une ultime bière ingurgitée sur scène. Fin du premier acte et par conséquent, après un changement de plateau comme il se doit interminable, début du second.

 

 

UNE SUISSESSE QUI A DU COFFRE

 

Elle est là, tout de noir vêtue, seule pour débuter son concert, dans un chant à capella en suisse alémanique, enfin je le suppose. Malgré la beauté de l’instant et l’interprétation chaleureuse, on peut se demander si c’est la meilleur façon d’attaquer, une demi-heure après un Fink dont le folk brutal et groovy a fait saliver la salle. Accueil mitigé, débuts timides de Sophie Hunger qui devra batailler pour gagner l’adhésion du public.


Rejointe par son groupe, au sein duquel un extraordinaire joueur de trombone lui ravira presque la vedette, la Zurichoise enchaîne avec « Shape », fulgurante ouverture pop de son désormais incontournable « Monday’s ghost » et le sabote légèrement, reculant un peu devant l’obstacle en revoyant les parties vocales à la baisse, par manque d’assurance sans nul doute. Petite déception, mais elle se rattrapera par la suite. Déception accrue par le manque flagrant de réactivité de l’assistance, et c’est une lapalissade de dire ici que la façon dont les gens reçoivent un spectacle musical autour de vous entre pour beaucoup dans votre propre appréciation de la chose ( voir Fink plus haut ).


Malgré un “Round and round” impeccable sur lequel elle retrouve la plénitude de sa voix, la comparaison avec Fink une heure plus tôt est un peu cruelle : du haut de ses 23 ans, Sophie Hunger n’est pas encore tout à fait à l’aise sur scène, et le show, bien que techniquement irréprochable, manque un peu de fièvre, pêche par statisme. Et si ses compositions prévalent largement sur celles de son prédécesseur, dont elle avouera par la suite avoir adoré la prestation dans une adresse en français au public touchante et un peu gênée, elle ne possède pas encore la capacité à retransmettre en live l’extraordinaire émotion qui nous chavire à l’écoute de son album. Cela viendra, et puis trêve de balivernes, la Miss se dirige vers le piano. Le concert va basculer, votre serviteur ne le sait pas encore. Pour l’instant, aux premières mesures du sublime « Walzer für niemand », votre serviteur a les poils dressés, et pas que les poils ajouterait perfidement le webmaster, alors autant l’écrire tout de suite.


La gamine au piano, c’est quelque chose. On sent vibrer l’assistance, et après un titre inédit « The musicians » plus convenu, voici qu’après une petite annonce à la gloire du dialecte suisse alémanique- à l’honneur ce soir- qui jaillit au cœur du morceau, Sophie Hunger entame son chef d’œuvre atypique, l’extraordinaire « Rise and fall », son « A day in the life » à elle, collage monstrueux et bouleversant qui donne la pleine mesure de la compositrice et de la vocaliste qu’elle est devenue à, rappelons- le, 23 ans à peine.

Magique, y’a pas d’autre mot. Même la salve d’applaudissements à contre-temps lors de la fausse fin du morceau, après son break pianistique tonitruant et chanté dans cette langue si étrange, ne gâchera pas notre plaisir.

Et le sien. Concentrée sur l’instrument, elle attendra que le calme revienne pour reprendre ses déchirants « And empires rise and empires fall » qui nous font définitivement entrer dans le septième ciel zurichois.


Oubliée à ce moment la reprise mal assurée de Noir Désir  ( « Le vent nous portera »), exercice assez casse-gueule et tentative plutôt bancale et ratée. Un autre « cover », celui-là parfaitement emballé, lui permettra d’ajouter un instrument à sa palette, l’harmonica cette fois, et sa version du légendaire « Like a rolling stone » de Dylan recueillera l’adhésion générale. Peut-être est-ce l’hommage rendu au grand Bob qui m’aura gâté l’entendement, mais je trouverai à la grande Sophie des allures de Joni Mitchell, à l’occasion d’un morceau seule à la guitare lors des rappels. Rappels qui se clôtureront dans une sorte d’apothéose intimiste, le groupe au complet venu s’asseoir au bord de la scène, les gens tout autour, pour interpréter « unplugged » une chanson pendant laquelle le public au diapason se retiendra presque de respirer.


La messe est dite, n’en déplaise à Charles Max que je salue bien bas. Les lumières s’éteignent, il est minuit quinze, mais curieusement le froid du dehors est moins cinglant qu’en début de soirée. Entre temps, Fink et Sophie Hunger seront passés par là. Il peut neiger maintenant, nous passerons l’hiver au chaud.

 

Ch.M

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pheldor 19/10/2009 01:06


Un oubli à réparer : "contretemps" en un seul mot.


Ch.M 18/10/2009 23:08


Euh...autant pour moi, le "t" figurait bel et bien. J'ai dû prendre l'Helvétie pour des lanternes.


Ch.M 18/10/2009 23:02


Merci à vous Pheldor et ravi de vous avoir fait découvrir cette chère Sophie. Quant à la "demi-heure" incriminée, nous mettrons l'erreur sur le compte de l'Epicerie Moderne et de ses
excellents...demis. Il est curieux que le "vivat" défectueux vous ait échappé. A votre sans t...
Coucou à Fred que je finirai bien par croiser au hasard d'un concert.


pheldor 18/10/2009 22:13


Bel article en vérité et quel style ! Donne envie de se ruer sur You Tube pour entendre Sophie ! C'est fait et on est bien d'accord : beautiful et bouleversant. Peut-être utile de préciser que
"Walzer für Niemand" signifie "Valse pour personne" et que les paroles sont poignantes. Merci Charles.

Je sais, c'est pas logique mais pas d'accord entre "demi" et "heure" = "demi-heure".
Ici pas "pêche" mais "pèche" (du réchauffé : cf. commentaire des brèves hispanisantes).

Dobranoc !


fred 18/10/2009 15:11


La Classe Ch...J'y était aussi, et ce n'est pas la 1ere fois concernant Sophie (Fourvieres).
C'est dommage que je ne t'ai croisé.

Quel bel fin d'article...