DOMINIQUE A MAJUSCULE

Publié le par Au Terminus des Pretentieux

Dominique A n’a toujours pas la légion d’honneur. Son planter de bâton n’est sans doute pas à la hauteur de son immense talent musical. Enregistré chez lui seize ans après « La fossette », son dernier album judicieusement baptisé « La musique » prouve qu’on peut être et avoir été

 

De la fossette à la musique, seize ans de mue d'un artiste majeur


En sport collectif, jouer à la maison est considéré comme un avantage qui induit également certaines règles acceptées tacitement par les deux camps, notamment celui de faire le jeu quitte à se prendre des buts en contre et contre le cours du jeu. A moins d’étaler une maîtrise barcelonaise dans tous les compartiments qui vous évite ce genre de désagrément. Après les paysages amples de « L’horizon », une mouche a dû piquer Dominique A pour qu’il prenne le risque, assez gonflé pour celui qui – et il le sait très bien – a acquis un statut pas si enviable de Commandeur de la chanson française, de concevoir et d’enregistrer son nouvel album tout seul ou presque chez lui.

Nous qui avons découvert en 1992 ce gringalet timide montant sur scène armé d’un clavier cheap défendre les chansons ascétiques de « La fossette » et qui avons observé, durant ces seize années, une telle métamorphose physique et musicale, n’allions-nous pas, tel un Benoît XVI égaré dans une boutique de lingerie féminine, y perdre un peu de notre latin ?

 

1) Les textes d’abord : depuis « Il ne faut pas souhaiter la mort des gens » (Ca les fait vivre plus longtemps) son sens de la formule est devenu légendaire, ses mots tombent souvent comme des couperets avec une brutalité incongrue. Il y a surtout chez Dominique A une aptitude, encore une fois omniprésente ici, à faire jaillir la trivialité du quotidien dans son univers poétique : « Dès lors tout ne fut plus qu’énigmes/Que salles aux murs capitonnés/Que longs couloirs sous pyramides/Que belotes entre dieux froissés » (La musique).

Ce sens de l’image qu’il possède à un degré très développé, Dominique A a su l’affiner au fil d’albums où ses paroles sibyllines nous ont toujours intriguées, volant  mille coudées au-dessus de la production ambiante, nous déroutant parfois pour mieux nous reprendre en chemin un peu plus loin.

Même les relations amoureuses prennent chez Mr A une tonalité étrange et amère : « Au ban l’amour/J’aime mieux l’étendue que toi/Même étendue » (Des étendues). Aux historiettes glaçantes des débuts, façon « Le gros Boris » du deuxième album, l’artiste préfère désormais une vision plus universelle des rapports humains mais qui restent tout aussi lucides et charnelles à  la fois.

 

2) Le chant ensuite : si la musique de Dominique A s’est extirpée de sa frêle chrysallide minimaliste de ses débuts, elle le doit peut-être avant tout à l’extraordinaire métamorphose que semblent avoir subie ses cordes vocales. C’est peu dire que l’organe du chanteur a pris, tel le bras gauche d’un tennisman de haut de tableau, une toute autre dimension depuis le chant presque timide et cette voix blanche qui pourtant habitait déjà pleinement les morceaux de « La fossette ».


Ceux qui ont assisté à un concert de Dominique A n’ont pu qu’être frappés par l’ampleur et l’assurance qui rayonnent autour de cette voix vibrante, avec cette légère modulation sur la fin de certaines phrases qu’on ne trouvera guère ailleurs, rien à voir avec les chevrotements pathétiques d’un certain show businessman hexagonal frisottant, qui déclara jadis regretter que la « nouvelle scène française » ait tant négligé la musique au détriment des paroles. Entre petits pois précuits et lardons indigestes, ce sinistre bêlant avait oublié d’ôter le persil de contrebande qui obstruait ses oreilles…tiens justement parlons-en de la musique.

 

3) La musique enfin : plus qu’un retour aux sources ou une sorte de « La fossette revisited », le nouvel opus de Dominique A offre un condensé saisissant de son parcours depuis toutes ces années durant lesquelles nous avons perçu tant de changements, d’innovations, voire de contre-pieds radicaux dans l’univers musical du grand chauve.


Dominique A n’y peut rien : si même un clavier Bontempi ne sonnera plus aigrelet et arthritique comme à ses débuts, c’est que sa composition musicale a pris une telle envergure que, contrairement à ce qu’il affirmait en devanture d’un de ses albums précédents, rien ne sera comme avant.

Ce n’est pas  de minimalisme  qu’il est question ici, mais d’épure. On se rappelle les conseils célèbres de Colette à un jeune écrivain débutant nommé Georges Simenon : « Vous êtes trop littéraire. Pas de littérature ! ».


Dominique A, ses chansons il les a grattées jusqu’à l’os, mais même les boîtes à rythme n’ont plus la sécheresse qu’on leur trouve ailleurs. S’il reste quelques traces des atmosphères poissardes qui pilonnaient ce chef d’œuvre sous-évalué qu’est « Remué » dans un titre comme « Hotel Congress », il règne ici une sorte de sérénité décomplexée qui n’a plus l’austérité qui faisait un peu peur à ceux qui franchissaient en hésitant la porte des albums de Dominique A.


Mélodies limpides sobrement révélées par un accompagnement savamment pesé, ce qui ne veut pas dire dépouillé,

Chaque titre impose sa présence, son ambiance, entre un faussement guilleret « Hasta que el cuerpo aguante » qui sonne comme un « no pasaran » de la gueule de bois et un « Nanortalik » invitation au voyage, pas étonnant pour un homme pétri d’une curiosité à toute épreuve pour le monde qui l’entoure.

 

Et puisqu’il faut bien finir , comment ne pas évoquer « Immortels », poignant sommet de l’album, écrite pour Bashung (qu’il n’inclura pas finalement dans son ultime « Bleu pétrole », avant baisser de rideau définitif) et dont la poésie douloureuse remue le couteau dans une plaie encore à vif : « As-tu pensé  parfois que rien ne finirait ?/Et qu’on soit là ou pas quand même on y serait/Et toi qui n’est plus là c’est comme si tu y étais/Plus immortel que moi mais je te suis de près ».

Tout est dit.


Nous souhaitons à Dominique A une route la plus longue possible qui, on peut en être certain, sera pleines d’imprévus, de morceaux au scalpel et d’envolées lumineuses. « La musique », aboutissement rêvé d’une carrière déjà bien remplie, nous en offre la promesse, et mieux, la certitude.

 

Ch. M.

Plus encore sur le site officiel de Monsieur A : http://www.commentcertainsvivent.com/

Publié dans MUSIQUE

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Fred 20/04/2009 19:11

Merci Ch...Superbe comme d'habitude !

FM

RolloTomasi-dort 15/04/2009 18:33

J'aime beaucoup ton blog en général, bien vu ce coté anti langue de bois..A suivre
Amitiés..R.T