Derrière le mur

Publié le par Au Terminus des Pretentieux


En ce lundi 9 novembre 2009, difficile d’échapper à la célébration des 20 ans de la chute du mur de Berlin, à moins d’être autiste ou ermite au fin fond du désert de Gobi : le matraquage médiatique univoque est omniprésent sur toutes les ondes, dégoulinant de bons sentiments autour de la liberté des peuples et privilégiant l’émotion à l’analyse, à l’exception notable de la chronique de Bernard Guetta sur France Inter. Loin de minimiser la portée de l’événement, le spécialiste géopolitique de la radio publique le considère, au contraire, comme une occasion historique…que les gouvernements occidentaux auraient manquée et dont certaines retombées se concrétiseraient aujourd’hui par la précarité économique et démocratique de l’ancien monde communiste, ainsi que par le retour de l’autoritarisme du Kremlin.

 

Mais, avec cet opium médiatique des peuples, la présence des caméras et des journalistes, Porte de Brandebourg, prime sur le sens de la cérémonie qu’ils retransmettent, et le téléspectateur (ou l’auditeur) ne sait plus très bien ce que symbolise la chute du mur : une partie géante de dominos ? Ou bien, pêle-mêle, la réunification allemande, la disparition du bloc soviétique, la fin de la guerre froide et du monde bipolaire, la défaite du communisme ? A moins que ce ne soit ce que nombre d’analystes néo-libéraux en ont fait a posteriori, c’est-à-dire la victoire du capitalisme triomphant… Ce même capitalisme qui, il y a un peu plus d’un an, nous menait droit …dans le mur, si je puis dire … Au moment où le libéralisme traverse une crise sans précédent qui le remet en cause, la célébration du 9 novembre est une occasion pour rappeler aux masses que l’alternative a disparu il y a 20 ans dans les décombres d’un mur de la honte. D’ailleurs, le même jour, les marchés financiers ont fêté à leur manière une nouvelle victoire du capitalisme, saluant par une hausse marquée des indices boursiers, non pas les festivités berlinoises, mais l’échec du G20 de Saint Andrew où aucune décision n’a été prise en matière de régulation financière et de taxation des banques !

 



Surtout, la chute du mur de Berlin a également signifié pour les peuples de l’Est la désagrégation de leurs systèmes sociaux dans le cadre du passage à l’économie de marché qui relevait plus de la thérapie de choc que de la transition en douceur. Le traitement  brutal a même eu pour effet de rendre plus vulnérables à la crise actuelle les pays d’Europe orientale, aujourd’hui au bord de la banqueroute. Voilà une donnée bien passée inaperçue au milieu d’une couverture médiatique surdimensionnée.

 


 

Et puis, la célébration du passé prend plus de sens quand elle est l’occasion de dénoncer ses échos dans le présent. Ainsi, la disparition du mur à Berlin ne doit pas masquer la construction d’autres murs tout aussi honteux et synonymes d’injustices et d’inégalités non moins criantes. A commencer par le mur de séparation israélo-palestinien, érigé de manière unilatérale par Tel-Aviv, annexant ainsi de fait des territoires cisjordaniens dont l’occupation, depuis 1967, a pourtant été jugée illégale par une résolution de l’ONU.


N’oublions pas non plus les murs sur lesquels se bâtit un nouveau modèle de société protégeant les riches de la présence des pauvres à différentes échelles. Dans les banlieues américaines, les Gated Communities, ces quartiers résidentiels aisés, clos, barricadés et surveillés par un service d’ordre privé, traduisent l’exclusion sociale croissante qui mine les États-Unis de l’intérieur. Le phénomène se répand dans les sociétés marquées par la violence, en Afrique du Sud, au Brésil. C’est la même logique sécuritaire d’exclusion qui a inspiré la fameuse zone verte au centre de Bagdad, dont l’enceinte a été construite à grands coups de millions de dollars par Halliburton pour protéger les dirigeants irakiens et les représentants des puissances étrangères vivant dans un cadre totalement aseptisé, alors que le reste de la ville doit affronter attentats, pénuries d’eau et coupures d’électricité.


Et à l’échelle internationale, n’existe-t-il pas d’autres murs destinés à endiguer vainement les vagues d’immigration des populations déshéritées des pays du Sud vers les pôles les plus développés de la planète ? De la frontière américano-mexicaine, dont Georges Bush  avait renforcé les fortifications pour de basses raisons électoralistes, aux enclaves espagnoles  de Melilla et Ceuta, bastions avancés d’une Europe réunifiée par la chute du rideau de fer mais transformée en camp retranché sur sa frontière méditerranéenne, clôtures électrifiées, édifices bétonnés, barbelés, miradors, caméras de surveillance et présence militaire donnent une sinistre impression de déjà vu… Mais tout cela est loin de l’Occident qui célèbre à la louche une liberté payée au prix fort par les peuples d’Europe de l’Est et encore illusoire pour les populations les plus démunies. La chute du mur nous a fait changer de monde, mais il n’est pas sûr que ce monde soit meilleur… pour tous…

 

JP.C.

 

A consulter :

http://sites.radiofrance.fr/franceinter/chro/geopolitique/    

Publié dans INTERNATIONAL

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