Offensive gouvernementale et médiatique contre la sécurité sociale

Publié le par Au Terminus des Pretentieux

Ça y est ! Le chiffre est tombé il y a un peu plus d’une semaine ! Plus de 20 milliards d’Euros ! Le trou de la sécu est de retour, plus gros que jamais puisqu’ il devrait doubler en 2009 par rapport à 2008.

 

C’est l’occasion rêvée pour le gouvernement d’amorcer une offensive contre le régime de protection sociale, largement relayée par des médias dont le recul critique frise l’encéphalogramme plat. En effet, l’information est souvent accompagnée d’une autre, plus pernicieuse : la lutte contre la hausse de ce déficit consisterait à débusquer les « tricheurs », notamment ceux qui bénéficient de congés maladies abusifs ou injustifiés, largement dispensés par certains médecins peu scrupuleux. Pourtant, l’escroquerie n’est pas le fait des professionnels de la santé ou des patients, elle consiste à agiter le spectre du déficit et à l’associer à la fraude potentielle pour pouvoir entreprendre une réforme qui affaiblira les prestations de la sécu comme c’est le cas depuis une dizaine d’années.

 

La 1ère étape de l’escroquerie se situe dans la volonté de rendre ces prétendus abus responsables du déficit : alors que le trou se chiffre en milliards, le coût des soi-disant excès et procédés frauduleux ne se mesurent qu’en millions d’Euros. De plus, qui oserait critiquer une politique présentée comme un moyen de lutter contre des abus, contre des gens qui exploitent un système collectif financé par les revenus du travail de chacun ? Le battage médiatique autour de ce –faux – problème fait ainsi pénétrer insidieusement dans l’esprit des citoyens l’idée que les « remèdes » à venir se limiteront à combattre ces « excroissances malignes ». Enfin, l’annonce du déficit et de son doublement relance l’idée que la sécu est malade et que le traitement doit être à la hauteur de la pathologie. Or, le diagnostic est constamment exagéré par l’absence de mise en perspective du chiffre brut : par exemple, lors de la précédente « poussée de fièvre » du déficit en 2005 (11,5 milliards d’Euros), ce dernier ne représentait que 4,3% des recettes du régime général… On est loin du surendettement cancérigène tant redouté !

 

La dénonciation des abus implique une focalisation de l’analyse du déficit sur les dépenses dont les dérapages seraient le siège de la tumeur, qui grossirait également au gré du vieillissement de la population, épuisant les ressources des branches santé et retraite de la sécurité sociale. Or, le problème est d’abord une déficience des recettes. Bachelot l’a confirmé mais avec une nuance : elle a rajouté « cette fois-ci », sous-entendant que le dérapage actuel était une exception liée à la crise, plus précisément à la hausse du chômage qui entraîne une diminution des cotisations. Pourtant la croissance du déficit est bien plus rapide que celle du nombre de chômeurs, ce qui signifie qu’il existe d’autres « virus » affaiblissant la capacité de financement de la sécu. Certains sont connus depuis longtemps : les exemptions ou diminutions de charges sociales, généreusement dispensées par les gouvernements successifs et érigées en véritable dogme par l’actuelle présidence. Certes, l’Etat est censé recouvrir ces pertes pour la « sécu » mais il ne le fait que partiellement : en 2005, le manque à gagner s’élevait à 2,6 milliards d’Euros, soit plus de 20% du déficit annuel à l’époque !!! Si on tient compte aujourd’hui de la facilité avec laquelle le pouvoir inocule ce « virus » pour soi-disant aider l’emploi et les entreprises en prétextant la crise, il est fort probable que ce dispositif de « non redistribution » de la richesse pèse sur le déficit dans des proportions plus inquiétantes. Enfin, la hausse du taux de chômage ne doit pas non plus masquer une autre donnée structurelle qui affaiblit le montant des cotisations, à savoir la précarisation de l’emploi avec le développement des temps partiels et du phénomène des travailleurs pauvres…


             Pourtant, on persiste à vouloir « soigner » les dépenses au lieu d’enrayer l’hémorragie des recettes : l’erreur de diagnostic est volontaire et sert de prétexte à une dégradation progressive des prestations des branches santé et retraite. Au nom de la survie de notre sécu, on décide d’amputer le malade, de lui faire subir des saignées dignes des médecins de Molière ; jugez plutôt : augmentation régulière du forfait hospitalier (qui risque de se poursuivre avec la « réforme » des CHU), créations des franchises médicales, multiples vagues de déremboursement des médicaments, allongement de la durée de cotisation pour la retraite, mise en place d’un système de décote pour ceux qui n’auraient pas atteint le nombre d’années requis, modification du mode de calcul des pensions destinée à limiter le montant de ces dernières… L’ordonnance est sévère et la thérapie de choc n’est pas finie puisque, profitant de la conjoncture et d’une accalmie relative de la contestation sociale, le gouvernement annonce son intention de « réfléchir » à un projet de retraite à 67 ans !

 

Certes, il ne faut pas négliger les risques financiers que fait peser le « papy boom » sur les caisses de santé et de retraite mais l’obsession gestionnaire du discours politique et médiatique conduit à l’occultation  du sens et de la raison d’être de la sécurité sociale. Au delà de l’accès aux soins pour tous qui garantit le droit à la santé, le système a été un agent efficace de lutte contre la pauvreté  par la réduction des dépenses médicales des ménages populaires et l’obtention d’une retraite décente. Surtout, en finançant la protection sociale par un prélèvement sur les revenus, on a permis une redistribution des richesses qui a favorisé une réduction des inégalités durant près de 40 ans. Or, toutes les « réformes » depuis 10 ans vont dans le sens inverse en limitant ou en diminuant cette redistribution.

 

Non seulement l’approche purement économique permet de ne plus raisonner en terme de solidarité, valeur centrale et fondatrice du système, mais elle concourt également à faire l’impasse sur l’efficacité de notre protection sociale, non quantifiable en euros. Pourtant, si l’on vit de plus en plus vieux, c’est en partie grâce aux prestations des branches santé et retraite. Pourquoi les politiques et les journalistes, toujours prompts à établir des comparaisons douteuses avec le reste de l’Europe, ne clament-ils pas que les Français bénéficient de l’espérance de vie la plus élevée sur le continent (avec la Suède et l’Espagne) ? Pourquoi ne vantent-ils pas le rôle de la caisse d’allocations familiales dans la hausse des naissances depuis 10 ans, permettant à la France d’être le pays européen le plus fécond alors que d’autres Etats, comme l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne, s’inquiètent du déclin de leur population sans se donner les moyens dont nous disposons ? Bien sûr, le système est loin d’être parfait, mais au lieu de chercher à l’améliorer, on s’emploie à le « rationaliser » ou le « moderniser », doux euphémismes pour introduire une logique de rentabilité et compétitivité propre au libéralisme mais incompatible avec une organisation fondée sur la solidarité et la répartition.

 

Comme la protection sociale est encore un domaine (avec l’éducation,  pour le moment !) qui échappe à la loi du marché, il n’est pas difficile de deviner les motivations de ceux qui prétendent se porter au chevet de la « sécu » pour lui administrer un traitement de choc. Tout ce qui l’amoindrit profite au secteur privé des assurances ; la réforme des retraites de 2003 (concoctée par l’actuel locataire de Matignon) ne prévoyait-elle pas des réductions d’impôts pour ceux qui choisiraient un plan d’épargne retraite ? Xavier Bertrand, ancien ministre de la santé,  maintenant chef de file -intérimaire !-   de l’UMP, n’a-t-il pas exercé le métier de courtier en assurances ?

 

A l’heure où la crise prouve la vacuité sociale du système anglo-saxon (la perte d’emploi se traduit par une perte de sa couverture médicale et les faillites financières et bancaires ruinent les économies de ceux qui ont épargné pour leur retraite !), à l’heure où l’administration Obama réfléchit à un système de santé public pour tous, la France avancerait à contre-courant de l’Histoire… a moins que l’actuel pouvoir soit dans l’incapacité de sortir des schémas imposés par sa culture néolibérale et d’imaginer une alternative à ses représentations… A la libération, le choc de la 2ème guerre mondiale avait créé un sentiment de solidarité réunissant des tendances aussi diverses que De Gaulle et les communistes autour du projet d’un système de protection sociale publique… Le choc de la crise ne sera-t-il exploité que pour déliter un peu plus cet acquis précieux ?

 

J-Ph. C.

A lire :

- Le mythe du « trou de la sécu », Julien Duval, éditions Raisons d’agir, 2007

- La stratégie du choc, Naomi Klein, éditions Léméac Actes Sud, 2008

 

A consulter : En attendant H5N1, le blog de Christian Lehmann, médecin généraliste, sur 20 minutes.fr

 

Publié dans SOCIETE

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apager 28/06/2009 16:55

Est-ce que les dépenses de fonctionnement de ce système que nous envie le monde entier ont été analysées?
N'y a-t-il pas du gaspi dans la gestion de cette énorme infrastructure qu'est le système de la sécu française?
Connait-on les rémunérations et autres avantages de tous les administrateurs, directeurs, sous-directeurs du système?
vous avez raison ce n'est pas le fait de certains dérapages dus à des assurés peu scrupuleux et quelques médecins, que le système à 40 milliards de déficit.
On nage en pleine arnaque gouvernementale et c'est pas près de se terminer.

Crapo 28/06/2009 09:02

Bonjour ! Excellent ce billet tout comme vos brêves ! Comment peut-on vous contacter (email) afin de devenir un "prétentieux" ? Bonne journée et Bon Yes WEEK END !