Incidents de masse en Asie orientale

Publié le par Au Terminus des Pretentieux

Principal moteur de la croissance mondiale, l’Asie orientale n’en est pas moins touchée par les effets de la crise. La baisse généralisée de la demande américaine et européenne a provoqué une contraction du commerce mondial qui affecte davantage les économies ayant misé leur prospérité sur les exportations. Ainsi, la Chine a vu sa croissance ralentir nettement alors que le Japon connaît sa première récession depuis la fin de la 2ème guerre mondiale.

          Le choc subi par les économies asiatiques devrait se traduire par une perte de 27 millions d’emplois pour l’année 2009, selon le Bureau International du travail, et plonger dans une pauvreté extrême près 140 millions de personnes vivant dans les pays moins développés de la région. L’expérience de la crise asiatique de 1997-1998 nous permet d’affirmer que les femmes, qui forment l’essentiel de la main d’œuvre bon marché des industries d’exportation, seront (et sont déjà !) les principales victimes de cette situation.

          Ainsi les populations les plus démunies sont-elles les plus vulnérables. Par exemple, en Chine, près de 20 millions de migrants ruraux auraient perdu leur emploi dans les villes industrielles de l’Est depuis janvier 2008. De tels effectifs augmentent les risques « d’incidents de masse » (expression employée par les autorités chinoises pour qualifier ces conflits sociaux qui tournent souvent à l’émeute) dont la Chine est le théâtre depuis quelques années. En effet, une inflation à 2 chiffres, engendrée par la richesse accumulée par le pays et le coût des produits de base, avait déjà conduit ouvriers, surexploités et sous rémunérés, et classes moyennes, dont le pouvoir d’achat s’érodait, à exprimer leur colère, parfois de manière violente, dans des manifestations ponctuelles et éparpillées en 2007 et au début de 2008. Avec la crise, les conflits du travail auraient augmenté de 94% d’après des sources officielles chinoises … Et ces statistiques ont de grandes chances d’enfler dans les mois à venir, pour plusieurs raisons. D’abord, le marché du travail ne pourra pas absorber les 6 millions d’étudiants qui sortent de l’université comme il le fait chaque année. Par conséquent, l’agitation risque de gagner rapidement les milieux universitaires avant même la prochaine rentrée. D’autre part, 2009 est une année  d’autant plus sensible qu’elle marque les 20 ans de la répression des manifestations de la place Tienanmen. Contrairement aux représentations communément admises en Occident, le mouvement de 1989 ne se limitait pas à revendiquer la démocratie et ses libertés, il contestait aussi les réformes économiques libérales que le pouvoir, pourtant communiste, a finalement imposées par la force et la répression.  Opposants et dissidents risquent de profiter de la conjoncture pour mobiliser davantage afin de revendiquer un système politiquement et socialement plus juste que le « socialisme de marché ».

          D’autres Etats sont aussi le théâtre de mouvements sociaux d’envergure. La Corée du sud en connaît de manière récurrente depuis plus d’une décennie pour des raisons diverses : revendication d’un système politique plus démocratique ou de réformes sociales, contestation de décisions politiques impopulaires comme la levée des restrictions sur les importations de bœuf américain (qui avait carrément engendré des émeutes au printemps 2008 !). Aujourd’hui, la crise, associée à cette culture de la mobilisation, rend la situation explosive et les incidents survenus lors des manifestations du 1er mai (violences et interpellations provisoires de leaders syndicaux) n’ont certainement pas contribué à apaiser les tensions.
Les pays ateliers d’Asie du Sud-est, (NPI de 2ème génération) n’échappent non plus pas aux troubles sociaux. Le Vietnam a subi en 2008 une vague de grèves qui a semblé déborder le pouvoir communiste en place. La situation est encore plus tendue en Indonésie et aux Philippines, deux états fournissant une main d’œuvre bon marché aux pétromonarchies du Golfe : non seulement les remises de ces travailleurs vers leurs pays d’origine diminuent fortement avec le brutal ralentissement de l’activité au Moyen-Orient, plongeant les familles qu’ils soutenaient dans une pauvreté plus grande, mais nombre d’entre eux sont contraints de rentrer dans leurs foyers, ce qui ne peut qu’aggraver les déséquilibres du marché de l’emploi et le malaise social.

          L’expérience de la crise asiatique, il y a 10 ans, a également montré que d’autres dérives violentes sont tout à fait possibles : à l’époque, les communautés chinoises et indiennes ont servi de boucs émissaires dans l’ensemble de l’Asie du Sud-est, et l’Indonésie a alors connu de nombreux troubles interethniques dont la guerre au Timor oriental (et son cortège de crimes) a constitué le point culminant. Les gouvernement n’hésitant pas à se servir du « nationalisme » comme exutoire, il n’est donc pas étonnant non plus de voir actuellement une reprise des tensions autour d’archipels contestés en mer de Chine, comme les îles Spratley et Paracels. Enfin, la crise peut exacerber des conflits qui n’ont initialement rien à voir avec elle : c’est le cas en Thaïlande ou la rivalité entre les « jaunes », qui soutiennent l’actuel pouvoir, et les « rouges », partisans de l’ancien 1er ministre déchu, s’est radicalisée au mois de mars… Quand on sait que les régions les plus touchées par la crise sont avant tout des bastions « rouges », on comprend mieux cette détérioration récente de la situation.

           Au-delà des 400 000 emplois détruits au cours de l’année 2008, les répercussions sociales de la crise au Japon sont plus profondes, amplifiant un phénomène déjà développé par les effets des précédentes convulsions de l’économie nippone au cours des années 90. L’éclatement de la bulle financière et la crise asiatique avaient  contribué à remettre en cause un modèle social et culturel, notamment auprès d’une partie de la jeunesse : augmentation de la violence des jeunes qui refusent de consentir les sacrifices des générations précédentes et rejettent leurs valeurs, démotivation des étudiants et lycéens pour qui l’entrée à l’université n’est plus la garantie d’un emploi stable et bien rémunéré, hausse constante du taux de suicide qui touche également les retraités, ruinés ou paupérisés par 15 années de difficultés économiques… L’actuelle crise sert donc de catalyseur à une forme de délitement social déjà amorcé.

           A l’exception du Japon, seule véritable démocratie de la région, les gouvernements disposent de puissants moyens de coercition qui ont malheureusement fait largement leurs preuves par le passé. La Corée du Sud va jusqu’à traquer les agitateurs potentiels sur des forums de discussion sur Internet… Mais étant donné l’ampleur de la crise, un Etat comme la Chine ne compte pas sur la seule répression pour contrôler les mouvements sociaux et relancer en même temps l’économie : Pékin n’a pas lésiné sur les moyens pour son plan de relance (450 milliards de dollars), privilégiant le développement de la consommation intérieure par toute une série de mesures sociales comme la mise en place d’une assurance-maladie destinée à offrir plus de soins gratuits et à baisser ainsi les dépenses de santé astronomiques des Chinois (du moins ceux qui avaient les moyens de les consentir !). Que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une adhésion idéologique de Pékin à un respect plus pointilleux des droits des individus ; les autorités font tout simplement preuve de pragmatisme, recherchant l’efficacité, et elles ne renonceront pas à l’usage de la force et de la violence si cela s’avérait nécessaire. On verra ce qu’il en est début juin pour les 20 ans des événements de Tienanmen…

J-PH. C.

Publié dans INTERNATIONAL

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