Sociétés au bord de la crise (de nerf)

Publié le par Au Terminus des Pretentieux

L’Europe dans la rue : la fin de l’exception française ?

"La France ne fait plus exception en Europe"... Telle est l’idée développée par une journaliste allemande dans le journal berlinois Die Tageszeitung (et traduit dans le n° 960 du Courrier International, ), fin mars 2009. Recensant les "journées d’action" en Europe, Dorothea Hahn a constaté que ce qui était jusque là considéré comme une habitude française par nos voisins d’outre Rhin, était devenu une réalité à l’échelle européenne du fait de la crise.

          De Reykjavik  à Athènes, de Lisbonne à Riga, des manifestions d’ampleur ont jalonné ce début d’année 2009. Ruinés en quelques semaines par des banques et un pouvoir qui avaient tout misé sur l’immersion du pays dans le système financier mondial, les Islandais ont régulièrement arpenté les rues de la capitale dans des cortèges de plusieurs milliers de personnes, ce qui, à l’échelle de la population de l’île, représente de fortes mobilisations. Considérée il y encore un an comme le nouvel Eldorado européen grâce à l’attraction exercée sur les investissements de grandes multinationales, l’Irlande, qui a sombré presque aussi vite que le Titanic, a vu plus de 120 000 personnes défiler à Dublin à la fin du mois de février. Quand on sait que la population totale est de 4,5 millions d’Irlandais, on mesure mieux l’importance de l’événement. Un mois plus tard, ils étaient 200 000 Portugais dans les rues de Lisbonne à réclamer plus de justice sociale, alors qu’une grève générale paralysait la Grèce, le 2 avril, pour contester une politique de diminution des dépenses sociales devenue encore plus inacceptable en cette période de crise. Evidemment, la palme de la mobilisation revient à la France, qui, par deux fois, a rassemblé entre 1,5 et 3 millions de manifestants dans plusieurs centaines de rassemblements à travers le pays.

          L’originalité de ces manifestations, outre leur ampleur et leur fréquence, réside dans la diversité des catégories des participants : chômeurs et salariés du privé et du public, ouvriers et classes moyennes, étudiants et retraités, syndiqués et non syndiqués. De là, également, ressort une grande variété de revendications qui vont de la demande de mesures plus sociales à l’interdiction des licenciements, en passant par la réglementation plus draconienne de la rémunération des patrons et la contestation des plans de relance ou des "réformes", souvent en contradiction avec l’emploi (23 000 suppressions de postes de fonctionnaires pour 2010, dont 13 500 dans l’éducation nationale en France, autant de débouchés en moins pour les jeunes qui en finissent avec leurs études). Mais ces revendications éparpillées traduisent un sentiment commun, un sentiment mêlé d’injustice et de colère.


          Bien sûr, jusqu’à présent, ces démonstrations de force n’ont pas obtenu grand-chose. La poursuite des plans sociaux et la timidité des réponses gouvernementales, pour ne pas parler de l’autisme des dirigeants, conduisent ces mouvements à évoluer pour peser encore davantage dans le rapport de force. Ainsi, en France, Sarkozy a réussi à provoquer ce que jamais la culture de la contestation propre à ce pays n’avait pu obtenir : l’unité des principaux syndicats pour les manifestations du 1er mai. Les syndicats Allemands, pourtant beaucoup plus tournés vers le dialogue social et la négociation, menacent également de privilégier maintenant d’autres formes d’actions. La mobilisation a atteint ainsi un niveau record pour les manifestations du 1er mai outre-Rhin. En outre, si l’Europe a du mal à coordonner les plans de relance, les syndicats des Etats européens ont de plus en plus tendance à se concerter pour des actions communes : ainsi, du 14 au 16 mai, la confédération européenne des syndicats organise une série d’"euro manifestations" dans 4 capitales (Madrid, Berlin, Bruxelles et Prague).

          Parallèlement à l’intensification de ces mouvements légaux et encadrés se développent des actions ponctuelles et isolées qui traduisent une radicalisation de la contestation sociale. La France est en effet le théâtre d’une « vague » de séquestrations de cadres et de directeurs d’entreprises (7 pour le moment, recensées en un mois seulement !). Les salariés de Continental, Caterpillar ou Mollex (entreprises qui ont certes un carnet de commandes en baisse mais qui ont aussi réalisé des bénéfices en 2008) ont franchi un nouveau seuil vers un mode d’action plus violent mais aussi plus médiatique. Les "Cater" et les "Conti" ont bien conscience qu’un un tel recours n’empêchera pas les plans sociaux, mais il permet de les renégocier pour diminuer le nombre de licenciements et obtenir de meilleures conditions de départ.  Ces événements montrent également la perte d’influence des syndicats, qui, en tant que corps intermédiaires, canalisent le mécontentement et le mettent en forme dans un cadre plus institutionnel. Que le pouvoir, politique et économique, continue à rester sourds à leurs revendications et à les affaiblir, et ce genre de situation se reproduira de plus en plus.

          Ailleurs, la grogne et la peur face aux effets de la crise prennent aussi des formes différentes qui montrent également qu’une étape supplémentaire est peut-être en train d’être franchie : au Royaume-Uni, on assiste à des occupations d’usines  (5 au mois d’avril) mais aussi, hélas, à des relents de nationalisme comme cela a été le cas en en janvier et février, lorsqu’une série de grèves sauvages s’est déclenchée pour dénoncer l’embauche de travailleurs Italiens et Portugais. Dans d’autres pays, les risques d’émeutes ne sont pas à écarter : La Grèce a déjà été le théâtre d’affrontements quotidiens à la fin de l’année 2008 ; l’assassinat d’un adolescent par la police a fait ressurgir toutes les colères et les frustrations accumulées jusque là, comme le prouve l’implication de nombreux jeunes, représentants de  la génération  dites des 700  euros (qui correspond au salaire moyen attribué à la première embauche !). La contagion pourrait bien se propager à d’autres pays. En Turquie où la crise prive plus d’un jeune sur trois d’un emploi, les manifestations du 1er mai ont dégénéré en émeutes violemment réprimées à Istanbul ; des incidents ont aussi eu lieu autour des cortèges dans plusieurs villes d’Allemagne. Bien sûr, la présence d’échéances électorales peut contribuer à atténuer la violence sociale en lui permettant de s’exprimer par les urnes. Les Islandais les ont mises à profit fin avril pour changer de majorité et conduire au pouvoir une coalition de gauche, infligeant au parti conservateur la pire défaite de son histoire. Les élections européennes qui se profilent risquent de traduire politiquement la colère et les craintes actuelles par une hausse des extrêmes mais aussi par une abstention record, ce qui limitera l’effet "cathartique" de ce scrutin.

          Aujourd’hui, la perspective d’une explosion sociale ne relève plus d’une mythologie d’extrême gauche ou de la paranoïa des forces conservatrices. Nombre de journaux respectables l’évoquent dans des articles on ne peut plus sérieux (voir Courrier international du 23 au 29 avril 2009). Tous reconnaissent que les conditions sont réunies : multiplication des licenciements, diminution du pouvoir d’achat, sentiment d’injustice accentué  par le décalage entre les centaines de milliards d’Euros attribuées par les Etats au sauvetage des banques et l’insuffisance des volets sociaux des plans de relance. La sous estimation du risque et l’autisme des pouvoirs publics pourraient bien constituer l’étincelle fatale.

http://www.courrierinternational.com/

J-Ph. C.

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